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Delyo's blog

Typographie bulgare, partie 1, une histoire du cyrillique

— published on 05·02·26

Quand j’ai commencé mes études de graphisme, il y a presque neuf ans à la Nouvelle Université Bulgare de Sofia, notre professeur du cours de "composition graphique" nous a donné une règle pour les rendus à venir: quand vous faites des compositions typographiques en bulgare, dit-il, utilisez l’alphabet Cyrillique bulgare. C’est une tâche qui me semblait difficilement surmontable à l’époque. Bien sûr, je connaissais la variante Cyrillique bulgare, je connaissais ses formes et je l’utilisais couramment sous sa forme manuscrite. Mais mis à part quelques trois caractères typographiques dessinés par Fontfabric – un studio de typographes de Sofia – je ne connaissais pas d’autres ressources.

Je constate aujourd’hui que je n’étais pas seul. Cette branche très niche de la typographie est très peu investie pour plusieurs raisons.

Le manque de caractères typographiques bulgares

Premièrement, l’alphabet Cyrillique est en général fortement sous-représenté dans l’éventail de caractères typographiques numériques au niveau global. Pas étonnant: le graphisme est une scène déjà petite, et l’intérêt poussé pour la production concrète de formes typographiques est encore un sous-groupe dans cette scène, sa grande majorité se focalisant non sur les détails typographiques mais sur l’Image dans son ensemble. L’image ou identité de marque et la composition de posters ou de publications domine l’éventail des projets publiés en ligne. La scène de la conception typographique est une scène de nerds (notez un accent comique dans ce terme, je ne souhaite insulter personne).

S’ajoute à cela le fait que pour que le dessin de caractères soit investi d’un effort et d’un intérêt plus large, il faut des institutions pour le promouvoir, l’enseigner, le montrer au public. Les fonds investis dans ces institutions sont déjà minimes en Europe de l’est et dans les pays du script cyrillique. Ces institutions sont aujourd’hui naissantes en Bulgarie, allant main-en-main avec la scène du graphisme, et ayant à peine existé auparavant sous la forme de petits comités à l’intérieur de l’Académie Nationale des Beaux-Arts de Sofia. Nous ne pouvons qu’être heureux de la croissance de telles initiatives, mais il est important de noter à quel point la scène de la conception typographique est jeune en Bulgarie.

La troisième raison est le manque de reconnaissance générale, même au sein de la Bulgarie, de notre variante locale du script cyrillique. En effet, ce n’est qu’en 2024 que par un projet initié par le Ministère de l’éducation, avec le soutien de l’Académie Bulgare des Sciences, qu’il est codifié comme forme officielle imprimée de la langue bulgare. Sa forme manuscrite, cependant, est utilisée depuis très longtemps. Cette évolution rappelle celle de l’alphabet cyrillique au XVIIIe siècle, qui reçoit des variantes minuscules neuf siècles après sa création. Certaines de ces formes minuscules existaient déjà à cette époque, mais seulement en écriture manuscrite. Le retard de cet évènement de 2024 est aussi en partie responsable du manque de créations typographiques bulgares numériques ou numérisées.

En résumant, pour que le caractère bulgare soit représenté et alimenté en choix, il faut des dessinateur·ices bulgares investi·es et organisé·es, une adoption plus large des typographies existantes et un intérêt de la scène globale typographique sur l’enjeu de cette forme de cyrillique. C’est en partie pour ce dernier point que j’écris l’article, en espérant alimenter des discussions dans la communauté de graphistes francophones, et à cause du manque de ressources en français.

J'entame cet article par une première partie, consacrée à l'histoire du cyrillique, jusqu'à la proposition au milieu du XXe siècle d'un alphabet qui se refait une beauté sous le nom de « cyrillique bulgare. »

Bonne lecture; dirigez vos insultes vers mon adresse mél, et votre avidité d'en savoir plus vers mon profil Buy Me A Coffee. (9 ont été consommés pour écrire ce billet de blog.)

Une brève histoire

On l’appelle cyrillique, mais ce n’est pas Cyrille, de l’acclamé duo de consultants en traduction de textes de foi Cyrille et Méthode (je vous prie d’accepter cet aparté humoristique - ndlr), qui l’a inventé. C’est bien un de leurs élèves, Clément d’Ohrid (Kliment Ohridski), qui dessine l’alphabet cyrillique en empruntant la forme onciale de l’écriture grecque, aux alentours de l'an 890. Il y ajoute quelques caractères qu’il considère adaptés au parler bulgare de l’époque, et emprunte quelques autres à l’alphabet Glagolitique, que le sus-cité Cyrille (alias Constantin-Cyrille le Philosophe, ça pèse! – ndlr mdr) a créée à l’aide de son frère Méthode. Leurs noms côte-à-côte sont dignes d'une tête d'affiche en festival drum and bass.

Une forme initiale de l’alphabet cyrillique - Miroslav's Gospel, Serbie, 1180

Les Vyaz, ligatures cyrilliques

Aux alentours du XIIIe siècle (de ce que j’ai pu constater dans les archives en ligne) apparaît une particularité du titrage: les formes onciales deviennent plus étroites et donnent place à des ligatures. Les lettres sont verticalement allongées et très condensées. J’ai trouvé plusieurs noms pour cette pratique: le Vyaz (Вяз, Везани букви) qu’on peut étymologiquement traduire par lettres liées, brodées. Le terme allemand Kürzende Grafie semble être le seul, hors du bulgare et du russe, à traduire cette pratique graphique. Cette technique peut être vue sur des documents comme celui-ci au plus tôt à partir du XIIIe, mais évolue durant les siècles suivants et donne naissance à certaines normes fixées dans l’écriture au sein de l’Église orthodoxe.

Aparté: certaines ressources en ligne représentant des institutions russes ont la fâcheuse tendance à russiser le Vyaz comme ils font avec le cyrillique, sans mentionner son utilisation initiale dans des textes slaves du Sud (c’est à dire la Valachie, Macédoine, Thrace etc.) Il est important de noter que ce genre d’historicisme efface par petits coups soi-disant innocents la diversité de l’écriture cyrillique. Ses origines, étant encore disputées, prouvent une complexité historique n’ayant que beauté et mystère à offrir face à l’affirmation chauvine, impérialiste, et homogénéisante «C’est nous qu’on l’a fait!» – que celle-ci soit proclamée par des russes, des bulgares ou des macédoniens.

Vyaz ou lettres brodées dans le titre

Déplacement en territoire russe

Avec l’occupation ottomane du XIVe siècle l’évolution du cyrillique en Bulgarie perd de son élan, un tel développement nécessitant un financement actif des monastères et des commandes de manuscrits. (Vous trouverez en bulgare le terme "esclavage turc" – qui n’est ni l’un ni l’autre, sans que cela n’enlève quoi que ce soit à la brutalité et l’injustice de l’époque.) C’est le territoire de l’ancienne Rus’ de Kiev et de la nouvelle Moscovie, converti au christianisme au IXe-Xe siècles , qui prend l’élan des développements de l’écriture cyrillique. Sauf l’évolution à moindre mesure des dessins des lettres propre à la transmission de l’écriture, ainsi que le développement des Vyaz dans les textes ecclésiastiques, on ne note pas plus de changements jusqu’au début du XVIIIe siècle.

Les premières impressions en cyrillique

Entre-temps (les typographes-imprimeur·euses seraient intéressées) se développent les premières impressions en cyrillique, notamment la première impression du livre Octoechos datée de 1491. Cette publication est imprimée par Schweipolt Fiol (ou Szwajpolt, Sweipolt, Viol) est composée de caractères mobiles gravés par Rudolf Borsdorf, étudiant de l’Académie de Cracovie, dans un style semi-ustav, (déclinaison du style oncial), et un accord d’usage exclusif est conclu entre le graveur et l’imprimeur. Il me semble plus probable que les titres soient coupés en un bloc plutôt que composés de caractères mobiles, du fait des ligatures et inclinaisons des fûts qui ne suivent pas des lignes verticales. Cela préserve la qualité graphique des lettres "brodées" – Vyaz.

Page de titre de Octoechos

L’intégralité de cette publication est disponible ici et quelques pages extraites sont visibles sur ce lien. Une numérisation qualitative des caractères est publiée sur l’index des typographies polonaises.

L’alphabet renaît

En 1707 apparaît l’alphabet civil, sur décret du Tsar Pierre Ie. Dans un élan modernisateur ciblé vers européanisation de la Russie qui change profondément beaucoup de structures de l’État, la réforme de l’alphabet cyrillique accompagne nombre d’autres mesures pour moderniser l’image de la société russe à l’international. Cet alphabet introduit l’écriture de formes minuscules discrètes et modifie certaines majuscules à l’image des formes calligraphiques de l’alphabet Latin. Il fait fis, aussi, de certains caractères plus proche des formes glagolitiques comme les Yus Ѧ Ѫ, le petit Yus Ѧ ayant évolué entre-temps en Ya Я. Selon certaines sources la réforme prend plus de temps que prévu pour pénétrer profondément l’éducation en Russie, mais change tout de même l’orthographe. Pendant les décennies qui suivent, les formes de l’alphabet civil sont déclinées et modifiées dans l’usage, et la majorité des minuscules prennent l’allure de majuscules rétrécies que l’on reconnaît dans l’alphabet cyrillique international aujourd’hui.

Changements des lettres dans l'alphabet civil de la réforme pétrine de 1707

Sur ce lien et consultable une table des lettres supprimées ainsi que leurs substitutions.

Retour en Bulgar(i)e

En Bulgarie, on peut voir dans les archives numérisées de la Bibliothèque nationale Cyrille et Méthode des manuscrits datant de cette époque, alors encore sous l’occupation Ottomane. Il est regrettable que le système de la bibliothèque en ligne ne permette pas de copier un lien vers la page d’un dossier spécifique en y incluant les métadonnées. J’invite cependant à consulter par vous-même la liste des manuscrits vieux-slaves avec interface en anglais pour apprécier la particularité de l’écrit. Je lie aussi une copie manuscrite datée 1833 de « Histoire slave-bulgare », en consultation malheureusement sans les métadonnées.

Il manque cependant des éditions imprimées. Il en existe, depuis les premières impressions de Schweipolt Fiol, en passant par le Tetraévangile de Targovishte, écrit en cyrillique et vieux slave et imprimé en Valachie en 1512, jusqu’au Kiriakodromion (tr.lit. Le livre du jour du seigneur) de Sofroniy de Vratsa produit en 1806, considéré comme le premier livre imprimé en bulgare moderne.

Kiriakodromion

La première presse bulgare

C’est cependant seulement en 1839 que la première presse bulgare a été créée à Thessalonique par Théodose de Sinaï, un prêtre d’origine macédonienne (n’offusquons personne, nous avons des histoires communes.) En inspectant les illustrations du Livre Blanc sur le contentieux linguistique entre la Bulgarie et la Macédoine du Nord (Zut, n’en sortira-t-on jamais?) aux pages 95-97, on perçoit que les caractères mobiles utilisés ont la forme des semi-ustav (semi-onciales), intouchées par la réforme Russe datant de 130 ans auparavant.

Facsimile ofthe title page of the book „Initial Doctrine with Morning Prayer in Slavic- Bulgarian and Greek“ 1838 printed by Theodosiy Sinaitski, Tiré de l’édition mentionnée

Selon l’article Wikipedia dédié à l’imprimeur, la page 147 de Europe and the Black Sea Region: A History of Early Knowledge Exchange (1750-1850) comporte une liste de donneurs à Thessalonique dans laquelle apparaît celui de qui aurait été acquise la presse, "un homme juif de l’Empire russe"[sic], et un certain Demetrius serait le typographe à l’origine des caractères mobiles utilisés. Les images étant très comprimées dans le PDF, je ne suis pas en mesure de vérifier cette information.

Une didone bulgare... hackée?

En visitant les archives digitales j’aperçois un livre publié en 1842, imprimé à Pest (Hongrie) en Bulgare, composé en didone (qui est une classification de typographie transitionnelle avec un haut contraste entre pleins et déliés et des fûts épais.) Avant cette entrée dans la liste de publications numérisées, on peut observer des impressions en caractère semi-ustav (quoique de plus en plus nettoyé) en bulgare, comportant les lettres que l’écriture russe a éliminés et que le bulgare a gardé comme le Grand Yus. On observe aussi des livres écrits en bulgare composés en didone, mais manquant le Yus et visiblement incorporant des caractères russes, cette fois-ci imprimés dans des régions de l’empire russe (comme Odessa, ou vivait un nombre non-anodin de bulgares.)

Cependant, dans cette entrée intitulée Chants et proverbes populaires bulgares (Български народни песни и пословици), les numérisations montrent une didone avec un Grand Yus, et les métadonnées signalent que le texte est bien en bulgare, écrit par un auteur bulgare, quoique imprimé à Pest, ville plus tard réunie à Buda pour former la capitale hongroise Budapest. L'imprimerie citée est « БаймеловѪтѪ типографiя » (tr.: La typographie de Beimel). Joszef Beimel est bien un imprimeur relativement important dans la ville de Pest.

Български народни песни и пословици 1842

Български народни песни и пословици 1842

Le Grand Yus parait particulièrement différent des autres lettres. Il se peut que la forme particulière, ressemblant plus au glagolitique qu’au cyrillique et croisant trois traits (un fût et deux obliques) en son centre, soit difficile à redessiner en forme transitionnelle, la rendant légèrement différente des autres caractères. Mais si j’ose la spéculation, il se peut aussi que la forme ait été créée sur-mesure en quelques exemplaires et introduite dans un coffret de caractères mobiles russes qui avaient déjà des typographies didones. Il serait facile d’y trouver une place en remplaçant la case dédiée aux « Э » russes pour y introduire « Ѫ ».

Dans un cas ou dans l’autre, c’est la première édition dans la liste de l’archive numérisée de la Bibliothèque nationale bulgare qui comporte un texte composé entièrement en caractères bulgares modernes (non-onciales). Si quelqu’un·e a un contre-exemple, je serais ravi de le voir et l’inclure.

Transition vers les transitionnelles

Après cette période, on retrouve quelques autres éditions en alphabet semi-ustav, puis on voit apparaître à partir de 1845 plus régulièrement les Yus, aux contours mieux définis (et reprenant clairement le contraste transitionnel), dans des éditions en typographie transitionnelle. Il en est le cas même dans des éditions bilingues bulgare-russe imprimées à Moscou, témoignant de l’intérêt croissant d’une nouvelle typographie bulgare, à une époque où le territoire bulgare voit très peu d’imprimeries.

On voit aussi une présence croissante des titres en caractères à empattements gras "slab serif (angl.)" ou décoratifs, comme des formes de lettres où l’on dessine les bords extérieurs et un effet «ombre» sans remplissage. Cette évolution, ainsi qu'à sa suite l'apparition lente mais croissante de publications périodiques composées avec des caractères propres au bulgare (présents jusqu'à la réforme de 1945), me laisse penser que des relations commerciales auraient été établies entre des fonderies du territoire russe et des imprimeurs du territoire bulgare. À la suite, il ne serait pas étonnant que la fabrication de polices de caractères en plomb se soit implantée en Bulgarie, mais cela serait l'objet d'une autre étude, en prenant en compte le format de cet article.

dunav-30_juli_1886.JPG narodnost-bucarest-1_dekemvri_1867-BG.JPG

Le portail d’archives des éditions périodiques montre des numérisations de journaux quotidiens, hebdomadaires et mensuels de 1844 à 1944. Une grande partie des premiers ouvrages sont imprimés hors du territoire bulgare, comme en Roumanie ou en Serbie. Le premier journal sur la liste, Lyuboslovie (Любословие) N°1 datant d'avril 1844, est composé en caractères semi-ustav. La faible disponibilité de caractères modernes (transitionnels, didones) dans un pays avec une presse à peine naissante aurait pu motiver ce choix.

Lyuboslovie N°1 - couverture Luyboslovie N°1 - page montrant des nombres

Cependant, nous savons que des caractères modernes en bulgare existent depuis 1842. Aussi, il faut noter la forme didone des nombres dans la deuxième image. L'accès aux caractères modernes n'était donc peut-être pas entièrement entravé, mais se procurer des caractères bulgares aurait pu être coûteux. Un autre document d'archive, le N°1 de Mirozrenie (tr. Regard sur le monde) imprimé en septembre 1850 à l'imprimerie du monastère mékhitariste de Vienne montre un emploi de l'alphabet cyrillique où j'aperçois un manque de la lettre « Ѫ ». À sa place, j'observe la lettre « ъ » (un Yer correspondant à sa sonorité) accentué par la diactritique « ́ ». Cet emploi suggère que même plus tard que 1844, si l'on ne pouvait pas se procurer des caractères bulgares, des solutions par contournement existaient et étaient admises.

Mirozrenie, page de couverture du numéro 1

D'ailleurs, Lyuboslovie a dans son édition d'août 1846 une section bilingue français-bulgare!

Lyuboslovie bilingue août 1846

Un choix de la tradition

Cette découverte me mène à l'hypothèse que même avec la disponibilité de caractères modernes cyrilliques, le mensuel Lyuboslovie fit le choix stylistique d'écrire en caractères semi-ustav, possiblement motivé, mais je m'égare dans les suppositions, par un sentiment montant de nationalisme émancipateur face à l'occupation ottomane, et une méfiance à l'égard de l'importation de textes écrits en russe. Ce lien conduit vers un paragraphe en bulgare datant de 1844 (année de sortie du N°1 Lyuboslavie) écrit par Ilarion de Makariopole. J'en propose une traduction:

„...много полезно бы было Български-тѣ списатели дабы ся свѣстили ѿ прелесть-тѫ, въ коѭ-то сѫ паднали! И дабы ѡбърнали вниманіе-то си да изслѣдватъ Българскі-атъ языкъ, не вече въ печатаны-тѣ цьрковны книгы, (кои-то сѫ исправени по Русско-то произношеніе), но въ кожены-тѣ стары рѫкописы, въ кои-то є погребенно сѫкровище-то на днешный-атъ Български языкъ.“

« ... il serait tès utile que les écrivains bulgares [...] tournent leur attention vers l'étude de la langue bulgare, plus maintenant dans les textes ecclésiastiques imprimés (qui sont composés selon la prononciation russe), mais dans les vieux manuscrits en cuir, dans lesquels est enterré le trésor de la langue bulgare d'aujourd'hui. »

Ce qui est entre crochets, je n'arrive pas à traduire avec certitude. Mais je l'interprète comme « que les écrivains bulgares se reprennent. »

Aparté: Avant de continuer, je vous suggère de faire un tour du côté des archives d'impressions du monastère mékhitariste de Vienne. Elles présentent une impressionnante collection de typographies arméniennes, simplement magnifiques.

Maturité du caractère moderne bulgare

Le premier document de la collection des publications périodiques de l'archive de la Bibliothèque nationale qui soit composé en caractères modernes incluant le Ѫ bulgare est Българскый Орел (Aigle Bulgare) dans son N°1 d'avril 1846. En plus de proposer une image mûre de la langue bulgare (pour les critères typographiques esthétiques de l'époque), la Une de ce bimensuel montre fièrement un titre rococo-esque, completé par des empattements fantasy ornés et curviformes, reprenant des motifs floraux. Même le Ѫ y est présent, ne montrant aucun signe de négligence. L'impression est faite par Breitkopf Härtel Verlag, le plus ancien éditeur de livrets de musique.

Aigle Bulgare N°1 d'avril 1846

C'est la dernière avancée sur le cyrillique bulgare que je souhaite marquer au XIXe siècle, après laquelle je considère que progressivement, les éditeurs et imprimeurs bulgares se saisissent des caractères appropriés et arrivent à l'image mûre moderne et européenne qu'ils souhaitent achever.

Pendant ce temps là, nos voisins...

La Bulgarie n'est clairement pas la seule à ne pas suivre les formes typographiques massivement développées en Russie depuis l'Alphabet civil. À titre d'exemple illustrant la diversité orthographique cyrillique de l'époque, je prends la Roumanie limitrophe. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les manuscrits ecclésiastiques roumains sont écrits en alphabet cyrillique, le territoire étant au sein de la région où s'est développé ce dernier. Les formes des glyphes suivent de près l'évolution en semi-onciale et l'introduction des vyaz plus étroits. Voici la page de garde du Livre roumain d'enseignements dominicaux, qui présente la coexistance de ces deux formes typographiques.

Carte românească de învăţătură dumenecile

La publication en 1828 de Gramatica românească par Ion Heliade Rădulescu, remplie de propositions pour unifier les langues roumaines, moderniser leur écriture, et créer des ponts culturels vers les autres langues romanes, prompte un changement. Ce processus long introduit au sein d'une famille de langues n'ayant pas encore une institution régulatrice (une Académie) des amalgamations variées entre l'alphabet cyrillique et l'alphabet latin, jusqu'à l'adoption entière en 1862 du latin comme graphie officielle de la langue roumaine. Ainsi, des propositions intéressantes peuvent être vues dans des publications du milieu du XIXe siècle.

Foaie pentru minte, inima si literatura, Nr. 1, 1840

Les lettres tombent avec les têtes

Deux autres changements majeurs de l'écriture cyrillique ont lieu à partir du XXe siècle.

En 1917-1918, la révolution russe a comme effet secondaire la réforme de l'orthographe russe. La volonté avait déjà été posée auparavant même en 1862, mais les priorités de standardisation, universalisation et simplification allaient de pair avec le programme soviétique de modernisation et industrialisation, ce qui a précipité le processus. En pratique, une langue à moins de lettres est plus facile à apprendre, mais elle est aussi moins coûteuse à imprimer, de par le nombre réduit de caractères jugés "redondants". Ainsi, la lettre « Ѣ » se transforme en « e » et « ъ » disparaît de la fin des mots finissant en consonne. « і » qui avait perdu sa différence de sonorité en russe devient « и », les « Ө » qui se prononçaient déjà /f/ deviennent « Ф », et « Ѵ » prise du grec devient « В » ou « И » dépendamment du son qu'elle dénotait. Cette réforme est accélérée en raison du contrôle fort de toute production culturelle par l'État soviétique dans les années qui suivent, mais s'inscrit au large dans une tendance historique à la simplification que connaît toute société qui se modernise.

En Bulgarie, de sa libération jusqu'au coup d'état de 1944, plusieurs tentatives de réforme se succèdent (source BG). Finalement, c'est en 1945 que le Front patriotique mène une campagne de réforme orthographique, très proche de la russe de 1918. Entre d'autres changements, ce sont les lettres « Ѫ » et « Ѣ » qui disparaissent, et le « Ъ » est supprimé s'il est en fin de mot. Cette loi met fin, non sans critique, à une période de fortes polémiques grammaticales qui voit le « Ѣ » se transformer en étendard de l'identité linguistique bulgare, quelques 60 ans après l'unification d'un pays longtemps occupé. Aujourd'hui, s'il n'existe pas réellement d'usage de l'ancienne orthographe en guise de contestation, certains groupes organisés nationalistes et néonazis ont tendance à styliser noms et slogans par un « Ъ » décoratif en fin de lettre. Imaginez-vous donc les souverainistes français remplacer l'accent circonflexe par un « S » original en guise de décoration politiquement chargée.

Avis sur la loi concernant la réforme orthographique de 1945 imprimée dans un journal

Le cyrillique bulgare, opus deuxième

C'est donc dans les années 50, dernière période évoquée dans ce billet de blog, qu'un groupe de calligraphes-typographes à l'Académie nationale des Beaux-arts de Sofia vont concevoir une forme nouvelle pour les lettres bulgares post-1945. Souhaitant faire mûrir l'aspect du corps textuel, harmoniser le gris textuel, et donner une forme facilement reconnaissable aux minuscules, ils rejettent l'idée que la minuscule est une version rétrécie de la majuscule, et ajustent la forme de certaines lettres pour créer plus de dynamisme dans le mouvement des yeux, en évitant les formes carrées. De cette proposition, nous parlerons dans un autre billet de blog, deuxième partie du même sujet.

J’ai encore du travail à faire, particulièrement retrouver les catalogues d’imprimerie montrant des sélections de caractères en cyrillique. Mais entre-temps, amusez-vous à parcourir les liens de la bibliographie (ou webographie) pour découvrir de belles formes de lettres.

Bibliographie

Sans ordre particulier (bien que travaillé, cela reste un billet de blog et non une thèse), les liens suivants ont été consultés, parfois étant des doublons des liens dans le texte. Wikipédia, en guise de portail vers d'autres sources, a été fièrement parcouru et corroboré, et je ne m'excuserai pour rien au monde de m'être appuyé sur un des seuls îlots restants du web véritablement libre.

  1. (BG) Le cyrillique bulgare comme marqueur d'identité
  2. (BG) Bibliothèque digitale de la bibliothèque nationale Cyrille et Méthode
  3. (BG) Archives digitales des publications périodiques à la BN
  4. (DE) Kürzende Grafie
  5. (BG) Anciens manuscrits bulgares
  6. (EN) Language and Education in Petrine Russia
  7. (EN) The Petrine Language Reform | JSTOR
  8. (EN) Schweipolt Fiol
  9. (EN) Octoethos liturgy
  10. Sweipolt Fiol: The First Slavic Printer of Cyrillic Characters
  11. (RU) Гражданский шрифт и кириллический Киш | Typejournal - oui, d'accord, boycott et tout ça.
  12. (BG) Dans la nouvelle histoire des bulgares en Turquie
  13. (BG) Le destin historique des bulgares macédoniens
  14. (EN) Réformes des orthographes russes
  15. (EN) Le livre bulgare - routes historiques et directions scientifiques
  16. (EN) Bibliographie bulgare, part 1: le passé
  17. (BG) Kyriakodromion, alias le livre du dimanche
  18. (EN) Kyriakodromion, Library of Congress
  19. (FR) Les quatres évangiles de Targovishte - et sa page d'images
  20. (EN) Théodose de Sinaï
  21. (EN) Livre blanc sur le contentieux linguistique entre la Bulgarie et la Macédoine du Nord
  22. (DE) Breitkopf & Härtel
  23. (EN) Alphabet Soup: Orthographic Reform under Lenin and Stalin
  24. (RO) Gramatică românească, Ion Heliade Rădulescu
  25. (EN) The Writing on the Wall: The Russian Orthographic Reform of 1917–1918 | Internet Archive
  26. (BG) Le petit Er de la réforme orthographique bulgare
  27. (EN/AR) The Mekharist Congregation Vienna Periodicals Portal
  28. (HU) Joszef Beimel
  29. Tous les autres liens dans le texte ainsi que les différents documents dans les archives numérisées que vous voyez en images
Written by a human, not by AI

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