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Delyo's blog

Raconter le Fedivers

— published on 13·11·25

Une autre sociabilisation numérique est possible. Mais comment? Sans l'influx plus ou moins continu de nouveaux·elles utilisateur·ices, le réseau social fédéré n'aura d'autre futur que de devenir un espace niche. L'entre-soi d'un groupe, petit à l'échelle des utilisateur·ices de réseax sociaux en général, empêcherait l'aboutissement de son projet long-terme.

Est-ce grave? Non, bien sûr. Les humains ont assez de ressources pour trouver d'autres manières de faire réseau, que ça soit par Internet ou par la circulation dans l'espace public. Le Fédivers, comme tout outil, ne "sauvera" rien ni personne. Ce n'est pas là l'objectif d'un réseau social, n'en déplaise aux équipes marketing des plateformes closes qui ne cessent de promettre la révolution qu'amènerait un tel produit. Et quand bien même le Fédivers allait à échouer, et nous retrouvions-nous toustes à revenir aux méga-bassines de l'économie de l'attention, nos vies n'en perdraient pas leur sens, et ça ne serait pas signe d'une défaite à jamais. Il reste important de prendre en compte les limites des "changements" à mener.

Pourtant, j'ai bien envie de proposer une expérience différente, comme, je l'imagine, la majorité qui par conviction ont fait un compte sur un quelconque serveur du Fédivers. Pour l'instant encore, heureusement de moins en moins, je vois une majorité de profils qui sont (ou sommes, étant inclus dedans) relativement à l'aise avec les concepts du numérique. Je crains qu'on ne soit encore que dans la phase "early adopters" non pas seulement du Fédivers, mais du mode de fonctionnement qu'il promeut. Des efforts sont faits constamment par des administrateur·ices d'instances et des bénévoles convaincus pour rendre ces espaces plus navigables pour les non-initié·es. Mais pour les faire rester, il ne suffit pas encore d'expliquer son fonctionnement par l'interface d'une application comme on le ferait pour TikTok ou Xitter (Twitter/X). Pour leur donner une raison de rester sur un réseau où il y a nettement moins de gens que sur les plateformes closes les plus connues, il faut un récit qui fasse appel aux convictions. C'est ce que j'appelle "raconter" le Fédivers. Pas loin de la manière des syndicalistes étasuniens des années 1960 de raconter leur lutte, c'est un mode de partage de pensées et d'expériences qui font fi des détails trop techniques, du moins avant de les amener par une métaphore plus facile à s'approprier.

Expliquer le Fédivers à mes ami·es, c'était plus dur que d'expliquer Facebook et l'ordinateur portable à ma grand-mère, qui d'ailleurs se débrouille toujours à merveille avec ces outils. La comparaison serait plutôt de l'ordre de raconter les dossiers et les fichiers à quelq'un·e qui n'a jamais eu q'un smartphone. Pour l'instant, la technique la plus déployée semble être celle du réseau e-mail. Les instances d'applications ActivityPub ont cela de commun avec les services de boîte mail que l'on a la liberté de choisir où s'installer. Si la métaphore des courriels peut aider à cerner la gueule de l'infrastructure déployée, elle perd vite son sens quand on doit s'imaginer une communication qui n'est pas du un-à-un. Sans oublier que premièrement, les mails sont largement relégués au second plan pour la communication informelle, et deuxièmement, une gigantesque part des nouvelles boîtes mail sont créées sur Gmail.

Expliquer le Fédivers à travers le mot-clé "fédéré" et pousser le concept de mutualisation par la décentralisation ne parle que peu à celleux qui ne se sont pas confronté aux propositions de décentralisation politique, souvent entendues en milieux libertaires. De là à raconter le choix d'une application ou d'une autre, que ça soit l'application client ou celle du serveur, et promouvoir l'abstraite "liberté" que cela donne, je vous laisse deviner à quel point est-ce facile.

Utiliser un ordinateur est devenu relativement facile, du moins par rapport à une certaine expertise que demandait un ordinateur dans les années 90 et plus tôt. On s'en réjouit d'un côté, puisqu'il permet à beaucoup d'avoir accès à certains grands bénéfices du numérique (et encore, il y a une grande disparité d'accès numérique à l'échelle mondiale). D'un autre côté, la simplification de l'interaction humain-machine a apporté des niveaux d'abstraction et donc d'opacité au fonctionnement interne de cette dernière. Le prêt-à-l'emploi des outils numériques a restreint les imaginaires des modes d'organisation possibles par Internet. J'ai donc eu droit à cette question: « Pourquoi sur Mastodon moi c'est juste arobase + mon pseudo alors que toi c'est @dobody@mastodon.design ? », alors même que je pensais avoir suffisamment raconté ce que représente la fédération.

Quant aux récits visant les convictions de certaines, ou qui mettent en avant le pourquoi-faire, la moitié du chemin vers le fait de convaincre quelqu'un est déjà fait: tout le monde dit détester Instagram. Pour Facebook et Xitter, n'en parlons pas. Personne ne saute de joie à l'idée de voir ses données aspirées par une des plus grandes entreprises techno-féodales. "Je scroll" est devenu un verbe-substitut de "je m'emmerde", et on s'étonne sans arrêt de l'effet psychologique de la consommation de vidéos courtes. Bref, tout le monde veut s'en extirper, du moins à un certain degré. On s'accorde sur le fait que ce comportement nocif doit cesser.

Mais la réponse prédominante à la merdification est celle d'un retrait total du numérique. J'en ai déjà parlé dans mon article The Web is dead. mais permettez une répétition. Du téléphone à touches dans la poche de plus en plus d'étudiant·es au refus d'utiliser son ordinateur pour écrire ou créer, la désillusion que le Big Web (et le Big Tech) crée est résolue par un rejet du pixel, par un renfermement du clapet d'ordinateur. Pourquoi dis-je le pixel? Puisque la réflexion va rarement plus loin. Et bien sûr qu'elle n'irait pas bien loin, si ce que je dis deux paragraphes plus haut est vrai. Cependant, le pixel envahissant notre quotidien, de l'écran grandissant des smartphones à l'affichage publicitaire, n'est qu'un symptôme. Je ne peux que me réjouir du scepticisme face au numérique, mais est-ce assez? Délaisser le numérique de notre vie personnelle pour qu'il fasse monde ailleurs promet un retour de bâton. Il sera quand même là dans les banques, au boulot, dans nos institutions publiques, et finira par nous coincer.

Vision du monde-> stratégie -> tactique -> optique. La vision du monde souhaité, c'est celle d'un numérique facultatif, aidant, convivial et humain. La stratégie, c'est de réduire l'étendue et la pression du secteur TIC (Technologies de l'information et de la communication), y compris le cloud et les plateformes de type « jardin clos ». Laissons l'optique de côté pour nous concentrer sur la tactique: en ce moment précis et dans le futur proche, que faire? Quand je raconte le Fédivers, je le présente justement comme un des moyens tactiques pour répondre à tout ça. Il y a d'autres tactiques: pression sur les plateformes en faisant un "blackout" (qui tourne trop souvent mal), publication de matériaux anti-réseaux sur ces mêmes réseaux, déplacement d'organisations à grande audience en dehors des plateformes (ce qui signifie faire face à la peur de disparaître), etc. Je propage les idées du Fédi puisque le numérique, Internet, le Web, peuvent aussi être merveilleux.

La première moitié du « pourquoi faire ? » est gagnée. La suite est compliquée. Où va-t-on si ce n'est plus sur Instagram, et pourquoi aller sur un réseau plutôt qu'un autre? De Xitter, beaucoup ont déménagé vers Bluesky, quand iels auraient pu aller sur Mastodon. Faute de bonne communication de notre part? En plus de l'incompréhension technique face au Fédivers, les utilisateur·ices ont du mal à comprendre en quoi un réseau centraliser est particulièrement propice à se merdifier, voire à devenir dangereux. Iels ne comprennent pas pourquoi on devrait se regrouper de manière si compliquée par des sites multiples. Et iels restent donc sur les silos numériques. La difficulté reste ici de réussir à convaincre des personnes non-initiées à la technologie de faire quelque chose de plus compliqué techniquement.

Le Fédivers n'est pas difficile à utiliser. S'inscrire ne prend que quelques clics, interagir ne demande pas de taper des commandes menaçantes, et trouver du contenu ou des matériaux qui nous intéressent n'implique pas non plus une recherche très profonde. Le Fédivers est difficile à concevoir, à se dessiner en image mentale. Je pense que c'est pour cela qu'il est si peu investi, face aux solutions centralisées qui ne cessent d'apparaître en tant que startups pleines d'espoir avant de se casser la tronche.

Je n'ai pas la réponse à la question de comment raconter le Fédivers. Et probablement, d'autres personnes ont plus d'expérience dans ce domaine. Mais pour en parler, il faut que l'on sache quels en sont les points plus difficiles à aborder. Tout le monde n'a pas besoin de savoir ce qui se cache sous le capot d'ActivityPub, mais tout le monde devrait savoir pourquoi c'est différent.

Pour finir, passez le guide Bienvenue dans le Fédivers à vos proches, ou imprimez-le en livret pour l'introduire à certains endroits-clés. TImothée et moi avons fait de notre mieux pour en donner les bases et en faire une lecture agréable.

Courage!

Written by a human, not by AI

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